«Face aux revendications religieuses, les élus sont empêtrés dans la peur et la subjectivité»

Publié le par Eligi Formation

Anthropologue du fait religieux et auteure de "Laïcité mode d’emploi" , Dounia Bouzar expose à travers 42 cas concrets le cadre légal et les solutions pratiques pour appliquer le principe de laïcité.

 

Pourquoi est-il nécessaire, aujourd’hui, de donner le « mode d’emploi » de la laïcité ?

Dounia Bouzar : ces dix dernières années, le contexte a beaucoup évolué.
D’un côté, il y a la montée du radicalisme qui veut imposer le droit religieux sur la laïcité.
De l’autre, l’arrivée à maturité d’une génération de jeunes pratiquants musulmans de culture française.
À la différence de leurs parents qui avaient fait le choix de vivre leur foi dans la discrétion, cette génération revendique la liberté de pratiquer sa religion au sein de la société. On méconnaît et l’on confond ces deux forces.

 

Comment réagissent les élus face à cette situation nouvelle ?

Les élus, comme les chefs d’entreprise et toute personne qui a à faire respecter le principe de laïcité, sont empêtrés dans la subjectivité, par manque de repères, et dans la peur.
Plus précisément, ils sont pris entre deux peurs : qu’en accédant à une demande, ils ouvrent la boîte de Pandore, et, qu’en refusant une demande, ils soient taxés de racisme. Ils peuvent alors faire preuve de laxisme avec des radicaux et se montrer discriminants avec de jeunes pratiquants. Le dialogue va souvent tourner au rapport de force, ce qui n’est jamais la bonne solution.

 

Sont-ils demandeurs de solutions ?

Heureusement de plus en plus. Plusieurs communes ont engagé une réflexion, telle la Ville de Brest et celle de Villefontaine, avec lesquelles je travaille.
Quand j’interviens dans une commune, ce n’est pas pour parler de l’Islam, mais pour faire connaître le cadre légal.
Je me réfère à l’étude des lois, à la jurisprudence et aux délibérations de la Halde.
Nous partons d’un cas concret, qui concerne la commune ou qui s’est déjà posé ailleurs.
Par exemples : des riverains s’opposent à un projet de mosquée, des fonctionnaires veulent fêter Yom Kippour ou encore des administrées d’origine maghrébine qui demandent la création d’un cours de natation réservé aux femmes. Quel que soit le cas, la réflexion commune s’articule autour d’un axe de base :
est-ce que la demande à caractère religieux va exclure la personne ?
Mettre à mal la cohésion sociale ?
Chaque commune devrait engager sa propre analyse de la situation.
D’ailleurs, les communes qui comptent de fortes communautés issues de l’immigration ne sont pas les seules concernées.
Récemment, des communes bretonnes ont dû se positionner face à de jeunes femmes françaises de souche qui s’étaient converties à l’Islam.

 

Ces références à la loi sont-elles suffisantes pour trouver des réponses satisfaisantes ?

On est encore dans une période de défrichage. Il n’est pas toujours évident d’apporter une solution à chaque cas de figure.
Par exemple, j’expose dans mon ouvrage la problématique d’un camp de vacances sportif, organisé par le centre social, qui va se dérouler pendant la période du ramadan (en sachant que le ramadan se déroulera en période estivale jusqu’en 2015).
La problématique est la suivante : comment des adolescents qui souhaitent respecter le jeûne vont-ils pouvoir faire du sport de façon intensive sans mettre leur santé en danger ?
Et comment organiser les temps de repas avec le reste du groupe ?
Pour ce cas précis, je propose, en m’appuyant sur la réflexion engagée sur le terrain avec les communes, deux postures.
La première est basée sur un contrat qui engage l’adolescent à ne pas pratiquer le jeûne ;
la seconde, « plus expérimentale », rend possible la pratique du ramadan tout en se souciant de la cohésion du groupe.
S’il n’existe pas de recettes automatiques, les élus peuvent s’appuyer sur des critères qui leur permettent d’appliquer la laïcité à tous et de la même façon.

 

Source : La Gazette des Communes

Publié dans Ouvrages

Commenter cet article